“Tout est doré.”

Patricia Stalder, vainqueur par équipe du Premier Tournoi International de Kyudo nous livre ici ses impressions dans un texte personnel. Cette confidence d’une championne nous fait découvrir un peu plus ce que l’on peut vivre ou ressentir durant un événement de cette importance. Avec humilité, courage et persévérance Patrica nous invite a partager avec elle ce moment inoubliable.

Depuis que, à peine sortie du shajo, on m’a dit que j’aurais à raconter ce que j’ai vécu lors de cette compétition, je n’arrête pas de réfléchir à ce qui s’est passé ce jour-là.

Ca a été pour moi une expérience extraordinaire, au plein sens du terme, non pas parce que j’ai attaché une rondelle dorée à mon cou (encore que cette médaille soit pour moi lourde de sens, en me rappelant que je suis capable de cela). Mais parce que j’ai vécu un moment d’une intensité incroyable et curieusement en même temps d’apaisement total. Je m’explique :

Paradoxalement, pour quelqu’un qui participe à des tournois, je n’ai pas le sens de la compétition, contrairement je crois à mes deux acolytes. peu m’importe ce que font les autres équipes, mon objectif à moi est de lutter contre moi, contre mes incertitudes, contre mes insuffisances, contre mes échecs et contre la tentation elle-même de fuir cet affrontement. J’avais prévenu mes «collègues» que je ferais du mieux que je pourrais, que je ne pouvais garantir que cela. Mais ce que j’ai découvert d’infiniment précieux pour moi, c’est que je pouvais lutter aussi avec moi, que je savais trouver le geste juste, non pas celui qui est la référence dans le manuel (je suis encore trop inexpérimentée pour cela, la voie du kyudo est longue et je n’en suis qu’au début), mais le geste qui me permet de donner ma pleine expression, à ce moment de mon cheminement. Peu à peu, au fil des tirs, tout est devenu plus évident, plus lumineux (oh, la qualité de la lumière sur ce shajo tout en bois blond !), plus apaisé.

Dernière flèche lors de la demi-finale

Alors maintenant, je dois me demander ce qui m’a amenée à cette évidence si peu habituelle pour moi. Eh bien je crois que c’est de tirer en équipe. Je me suis d’abord sentie libérée du souci de la gestuelle : Michel, omae, nous a guidés avec une sûreté tranquille et nous avons suivi d’une manière naturelle, nous laissant mener par nos souffles communs. Et puis, une fois en place face à wakishomen, il a suffi de poursuivre chacun pour soi ce rythme calme, le corps retrouvant sa routine, comme une vague qui se renouvelle de flèche en flèche : Michel lançant le mouvement de l’eau au large, lui imprimant la force, la direction ; Marc s’installant sur la crête avec sa régularité tranquille ; et moi qui la ramassais au fond pour l’amener s’achever sur la plage. Et j’étais à peine arrivée que Michel relançait la vague suivante, encore, et encore, hypnotique, 17 fois.

Oh, je ne dis pas que je n’ai pas vécu des écueils : cette flèche à 11h en finale (« tiens qu’est- ce qu’elle fait là ? ») avec le « oh ! » de déception du public. Reprends-toi, fillette.

Mais surtout la montée en tension de la dernière flèche de la demi-finale, quand mes deux compagnons ont l’un après l’autre aligné les kaichu sous les applaudissements qui s’intensifient à mesure, et que je me retrouve seule dans l’ immense espace doré du shajo, avec le poids des regards, me disant confusément qu’il faut, que ce serait si beau que je plante ma dernière flèche, moi aussi, pour clore cette perfection… Alors une fois de plus je poursuis le chemin opiniâtre de la respiration qui pousse les gestes, je grimpe la montagne (uchiokoshi), j’en aplanis le sommet (daisan), j’écarte l’espace autour de moi avec les bras (hikiwake), je laisse la flèche rejoindre son goulet (ce sont vraiment les images qui se formaient dans ma tête).

Et là, la densité du silence ! L’attente palpable du public. Le temps qui s’arrête. Tout est doré. Toc. Acclamations.

A vrai dire, le plus dur, ça a été de traverser tout l’espace du shajo en essayant de refréner la boule d’émotion qui me montait à la gorge : ne pas pleurer, de quoi aurais-tu l’air, bécasse !

Patricia Stalder, mai 2010

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