CR – Tokyo 2007

Enseignement

Lors du stage international d’avril 2007 organisé par la Fédération Japonaise de Kyudo dans le nouveau Chuo-Dojo à Tokyo, à l’occasion de la création de la Fédération Internationale de Kyudo, deux calligraphies ont attiré mon attention. Mon intérêt de toujours pour les idéogrammes sino-japonais m’a amené à me pencher sur le grand panneau de bois situé à l’entrée de l’enceinte du Chuodojo et le yokomono 1 apposé contre le mur à droite de l’entrée du Dojo dans le Sanctuaire 2 du Parc Meiji.

Mais avant de développer la signification des différents idéogrammes exposés, je voudrais parler un peu du Meiji Jingu : cet immense parc situé à l’ouest de Tokyo est grand d’environ 70 ha ; il existe depuis l’ère Meiji (1868–1912) et a été fondé par l’empereur du même nom (1852–1912). C’est à partir de l’époque Meiji que le Japon se tourne définitivement vers l’Occident en adoptant un système politique « démocratique à la Japonaise », ceci sous la pression des Américains dont la flotte dirigée par l’Amiral Péri, ancrée dans le port de Yokohama, menaçait d’envahir le pays s’il n’ouvrait pas ses portes aux étrangers. C’est le début de la modernisation du Japon, mettant fin à une longue période d’un système féodal de près de 700 ans.

Le sanctuaire, à proprement parler, fût construit en 1920 et si le corps de l’empereur est enterré au cimetière de Fushimi à Kyoto, c’est dans l’enceinte du sanctuaire du parc que son esprit/âme fut enchâssé, en même temps que celui de sa femme, l’impératrice Shôkan.

En 1973, il fut considéré que 700.000 m2 en plein Tokyo uniquement réservés à l’enchâssement de l’âme d’un empereur et de celle de sa femme, aussi vaste leurs âmes furent-elles, ne justifiait pas que rien d’autre ne soit réalisé. Alors un important ensemble de salles de pratique d’arts martiaux, appelé Shiseikan, fût érigé, dont un grand Dojo de kyudo pouvant contenir 15 cibles (un dojo courant en contient cinq). C’est dans le Shiseikan qu’en 1988 j’ai passé mon 5ème dan et que depuis j’ai toujours échoué avec succès dans mes quelques trente tentatives pour réussir l’examen du grade suivant, appelé renshi.

Tout récemment conçu et attenant au Shiseikan se trouve le Chuo-Dojo (Dojo Central), vaste nouvel ensemble contenant également 15 cibles, une aire de pratique à 60 mètres (enteki), de grands vestiaires pour se changer, des salles d’examens, de réunions, des espaces pour se restaurer, etc.… à tel point que les quelques 400 participants Occidentaux présents lors de cette rencontre ne se sont à aucun moment trouvés à l’étroit.

A droite de l’entrée principale du Dojo Central est exposé le grand panneau en bois ci-dessous :

Cela se lit de droite à gauche,

Kei Ten Aï Jin

, et se traduit littéralement par « Respecter le ciel – Aimer les hommes ».

Les calligraphies ne sont pas seulement des œuvres d’art dont on admire l’exécution mais aussi des outils d’enseignement diffusant un message. Un Japonais qui s’extasie devant le panneau en question verra non seulement l’œuvre d’art mais aussi son message : « Respecter le ciel » est une autre manière de dire « respecter l’Empereur » car au Japon tout le monde sait que l’empereur descend du ciel et qu’il est l’intermédiaire entre les Dieux shinto et l’homme, tout comme dans l’esprit des mâles japonais la femme fut longtemps l’intermédiaire entre l’animal et l’homme…

La révolution Meiji a donné lieu d’une part à l’oppression du Bouddhisme, d’autre part à la restauration des règles impériales et à l’instauration d’un néo-confucianisme. L’autorité de l’Empereur Meiji imposa le Shintoïsme en tant que religion d’état ; celui-ci eut du succès jusqu’à la fin de la dernière guerre puisqu’à ce moment-là encore, mourir pour l’Empereur était la plus grande gloire. Il était donc impossible d’exposer, à l’entrée du Chuodojo, un panneau ayant une autre signification lorsqu’on connaît le lien étroit, dans sa forme seulement, entre l’arc et le shinto.

La réalisation d’un tel panneau se fait de la manière suivante : après avoir découpé le panneau de bois aux dimensions requises, on le frotte avec de la craie blanche afin que l’encre ne s’étale pas et le bois ne fasse pas buvard. Le calligraphe peut alors exécuter les idéogrammes à l’encre de Chine directement sur le bois. Après séchage un sculpteur/ciseleur/graveur vient procéder à l’intaille gravée en bosse, puis ce long travail terminé un peintre peint les idéogrammes, la plupart du temps en blanc. Tout à gauche figure également le nom du calligraphe et encore plus à gauche en rouge les sceaux de l’auteur contenant l’un le nom, l’autre le lieu de son implantation. En haut à droite est gravé également un sceau, représentant généralement un dicton cher à l’auteur, qu’il ne m’a pas été possible de déchiffrer.

En ce qui concerne la calligraphie Hengaku ou Yokomono apposée contre le mur avant d’entrer dans le Dojo, elle se lit et se « décortique » de la manière suivante :

 » HITCHŪ NO REI « 

Si sa lecture est simple, son interprétation est complexe. J’ai demandé à plusieurs Sensei sur place, tous étaient dans l’embarras pour me répondre… même s’ils reconnaissaient les idéogrammes.

Le premier et le deuxième caractère, de droite à gauche (Hitchū), signifient « à tous les coups atteindre » et le troisième idéogramme (Rei) « salut, étiquette, politesse, courtoisie, respect, gratitude »…

Tirer avec éthique (tirer dans l’esprit)
Atteindre le but à tous les coups (sans faute)

Atteindre le but ne veut pas forcément dire atteindre la cible, mais si l’on « tire dans l’esprit » c’est-à-dire en respectant tout ce que cet idéogramme « rei » contient et signifie, alors on aura sans faute atteint quelque chose, c’est-à-dire soi-même. Une autre lecture pourrait être la suivante :

La droiture (rectitude) intérieure amène à
atteindre la cible au premier tir (décoché)

C’est souvent au niveau du ressenti qu’il faut appréhender les calligraphies, les comprendre avec le cœur et non avec la tête. Les explications sans fin amènent à spéculer sur une compréhension intellectuelle et rater le but d’une calligraphie : aller directement au cœur ou à l’esprit de l’homme, sans qu’on en fasse un stockage dans sa boîte crânienne !

Taikan Jyoji

Notes :

1Calligraphie horizontale écrite de droite à gauche appelée aussi hengaku. Lorsqu’il s’agit de rouleaux verticaux cela s’appelle kakemono ou kakejiku.

2Le mot « sanctuaire » est utilisé pour définir les sites religieux shinto et le mot « temple » les sites religieux bouddhistes. En anglais respectivement « shrine » et « temple ».

Recommended Posts
Contactez-nous

Vous pouvez nous laisser un message et nous vous répondrons au plus vite

Not readable? Change text. captcha txt