Maître Hiromu FURUSAWA

Hommage à Maître Hiromu FURUSAWA

Furusawa Hiromu Sensei, Hanshi 8e dan, s’en est allé le 20 septembre dernier.

Lorsque j’ai annoncé le décès de mon Sensei, plusieurs personnes m’ont dit très gentiment : « Et bien c’est toi le Sensei maintenant ! » Certes j’ai eu le privilège de travailler pendant presque 15 ans auprès de ce très grand Monsieur, et j’ai un devoir de transmission du magnifique enseignement reçu. Mais ce serait une mégalomanie

fort dangereuse de me placer à son niveau.

Furusawa Sensei a commencé le Kyudo à l’âge de 13 ans et s’est entraîné jusqu’à sa mort à 84 ans où il assumait encore de très hautes responsabilités à la Fédération Japonaise. Pour ne citer qu’un des nombreux temps forts de sa vie, en 1964 il faisait partie de la sélection pour la démonstration officielle du Kyudo aux Jeux Olympiques de Tokyo.

C’est en 1989 en Finlande que je l’ai rencontré la première fois lors d’un séminaire européen. Comme cela arrive parfois entre des êtres humains j’ai immédiatement eu la certitude que ce serait avec lui que j’approfondirai le Kyudo au Japon : Ishin Denshin (Esprit semblable ‹ Esprit transmissible). Mais lorsque 2 ans plus tard j’ai engagé les premières démarches, il a tout fait pour m’éconduire. J’étais en fait très heureux de constater qu’en tant que Maître de la vieille école il testait ma détermination… et mon obstination a fini par payer. Mais le prix à payer était élevé. Non pas financièrement bien sûr (en Kyudo tous les enseignants sont bénévoles), mais en 1992 lors de mon premier séjour de 3 mois dans son Dojo, par une mise à l’épreuve comme je n’en ai jamais connu. Inflexible, sans concession, rugueux, mais profond, drôle et d’une si grande bonté. Il était de ces Maîtres qui vous regardent tirer une seule flèche et vous avez le sentiment qu’ils vous connaissent bien mieux que vous ne vous connaissez vous-même.

De cette époque j’aimerais vous raconter une seule anecdote. J’étais arrivé depuis plus d’un mois, et les 8 à 10 heures d’entraînement quotidien n’étaient parvenues qu’à me plonger dans la détresse de ne plus rien comprendre, d’être totalement incapable de tirer une flèche correctement. J’avais beau essayer de lui faire savoir combien mon corps et mon moral souffraient, il ne m’accordait pas une seule journée de répit. Quand nous nous entraînions côte à côte il se contentait d’émettre parfois quelques grognements… Mais souvent dans la journée j’étais seul. Un matin il est venu me chercher au Dojo, m’a emmené dans son jardin et m’a fait grimper sur une échelle pour cueillir des kakis qu’il mettait au fur et à mesure dans des sacs en plastiques fermés hermétiquement après y avoir ajouté un tout petit verre de shochu, la gnôle japonaise. A 35 ans j’étais bien sûr plus à l’aise que lui sur une échelle. Deux semaines plus tard il me demanda de ne pas me rendre à l’entraînement du soir mais de venir boire chez lui. Après quelques verres il sortit l’un de ces sacs en plastique et m’invita à déguster un kaki. Celui-ci, confit par les vapeurs de shochu, fondait sur la langue avec un goût exquis. L’¦il malicieux il me dit : « Tu vois, pour le moment tu es comme un de ces kakis enfermé dans un sac… » Quelques jours plus tard, l’alchimie du lâcher prise a opéré d’un coup et j’ai fait un énorme bond dans ma pratique du Kyudo.

La dernière fois que je l’ai vu c’était au printemps dernier. La maladie l’avait déjà énormément diminué. Nous nous sommes rendus à Kyoto où il supervisait les tournois et des examens nationaux de la Golden Week. Deux jours après avoir brillé au tournoi des étrangers je passais pour la 15e fois environ mon examen de 6e dan devant un jury de 5 Sensei dirigé par lui. J’ai très mal tiré. Le soir quand il est arrivé à l’hotel, je l’ai aidé à porter ses affaires jusque dans sa chambre, un peu dépité et m’attendant à me faire rudement engueuler. Nous nous sommes assis sur son lit, il m’a dit en riant : « Aujourd’hui tu as vraiment été très mauvais ! » Puis nous sommes restés 10 minutes en silence, heureux, comme un père et un fils. Je l’ai salué et ne l’ai jamais revu.

J’aurai certainement l’occasion de travailler le Kyudo avec de nombreux autres grands maîtres, en Europe ou au Japon. Mais ce type de relation très étroite avec le Maître ne sera jamais remplacé. Du fond du cœur, merci Sensei !

Erick Moisy
Renshi 6ème dan

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