L’Arc et la Culture au Meiji-Jingu de Tokyo

L’Arc et la Culture, en novembre au Meiji-Jingu de Tokyo

Un havre de paix au cœur de la ville

Imaginez une allée de gravier de quelques dix mètres de large s’enfonçant dans une forêt primaire, où les quelques piétons qui l’empruntent ne semblent être là que pour en souligner les dimensions et la sérénité. On dirait qu’ils ne la touchent pas, qu’à peine ils l’effleurent. Par contre le torii immense qui en signale l’entrée, construit d’un cyprès importé de Taiwan, vieux de 1500 ans, est bien à la dimension des lieux ; à moins qu’il ne soit là que pour souligner la petitesse des hommes et les appeler à l’humilité. Il semble marquer la frontière d’un autre monde, magique, qui se trouve au-delà, à moitié dissimulé par les brumes et la végétation. Bien que nous soyons le 3 novembre, l’humidité entretien une douceur qui évoque une atmosphère plus tropicale qu’hivernale.

Pourtant nous ne sommes qu’à une station de métro de la gare de Shinjuku, le centre d’un des quartiers les plus animés de la mégalopole de Tokyo. Nous sommes aussi à l’entrée du parc qui abrite le Meiji-Jingu, le temple shinto construit au début du XXème siècle en l’honneur de l’empereur Meiji. Plutôt que simple temple – généralement ‘jinja’ en japonais – peut-on parler de basilique à propos du Meiji-Jingu, puisque ce terme de ‘jingu’ est réservé à un très petit nombre de temples shinto qui ont une signification particulière pour les Japonais, comme par exemple aussi le fameux temple d’Isé.

Ce parc de plus d’un kilomètre carré est un havre de nature et de sérénité au cœur de la métropole agitée qui l’entoure. Il abrite aussi dans sa partie Nord, jouxtant le Hall des Trésors Meiji, un Budokan, et en particulier le dojo central de la fédération japonaise de kyudo, le ChuO-dojo de l’ANKF (All Nippon Kyudo Federation). Il s’agit en fait d’un ensemble constitué de deux kyudojo, reliés par des passages, le ChuO proprement dit, ouvert il y a seulement quelques années, et le Shiseikan, qui lui a préexisté pour plusieurs décennies. Ensemble ils permettent l’organisation d’événements très importants, offrant l’espace suffisant pour un total de quatre shajo (pas de tir) de cinq cibles en configuration d’examen, soit 20 archers et leurs jurys, et au moins 24 cibles en compétition.

Le calendrier du kyudo : points d’orgue

Parmi les grands événements qui ponctuent l’année de kyudo au Japon, le plus prestigieux est certainement la Coupe de l’Empereur (Tenno-Hai), organisée chaque année en septembre, alternativement à Isé et à Meiji-Jingu, dont la victoire revient à un archer qui a su démontrer sa maîtrise parfaite de l’art et de la technique du kyudo au cours d’un long parcours de sélection tenant compte à la fois du style et de la précision. Le plus pittoresque, qu’on retrouve souvent représenté dans les brochures et guides touristiques, est probablement la compétition de entéki (tir à longue distance – 60 mètres) qui a lieu en janvier au Temple bouddhiste du Sanjusangendo de Kyoto, pour laquelle les jeunes femmes arborent de superbes kimonos aux couleurs flamboyantes. Ces deux événements sont assez peu ouvert à une participation étrangère, par contre nombreux sont les kyudojin qui sont allés pour la première – et quelque fois la seule – fois au Japon pour les rencontres internationales de Miyakonojo, organisées tous les quatre dans cette petite ville de la Préfecture de Miyazaki dans le Sud du Japon (Seseragi de septembre 2003).

Deux autres événements sont aussi à compter parmi les plus importants du calendrier annuel de kyudo, le Taïkaï de Kyoto début mai, et celui de Tokyo début novembre qui permettent de grouper, grâce à l’existence de jours fériés bien placés, tournois, démonstrations et examens. Celui de Kyoto correspond à la Golden Week, où presque tout le Japon est en vacances (attention aux réservations et au prix des transports et des hôtels !). Celui de Tokyo fait usage du Jour de la Culture, Bunka-no-Hi, le 3 novembre, férié, et le lie au week-end qui lui est le plus proche, pour organiser au moins quatre jour de kyudo de très haut niveau.

Le tournoi annuel de Meiji-Jingu, Tokyo

J’ai participé à ces deux Taïkaï, et tout récemment à celui de Tokyo ce mois de novembre 2004, qui m’a permis de redécouvrir ce superbe parc de Meiji-Jingu. Le Jour de la Culture est consacré au tournoi ouvert à tous les kyudojin, même sans grade. Les 1318 participants de cette année sont groupés par niveau, depuis les Mudan (14), jusqu’aux Hachidan, Kyudan et Judan (17 Maîtres en tout). Ces derniers sont là pour l’encadrement et ne participent pas au tournoi. Le tournoi est divisé en deux catégories, celle des shogos (détenteurs d’un titre d’enseignant, Renshi ou Kyoshi) Yon, Ruku ou Shichidan au nombre de 362, et les autres, de Mudan à Godan, au nombre de 939, femmes et hommes étant confondus dans les deux groupes.

Seuls les archers ayant placé au premier tour leurs deux flèches dans la cible standard, de diamètre 36cm de type kasumi-mato, sont sélectionnés pour les tours suivants. Il sont alors invités à tirer flèche par flèche sur une cible de diamètre 24cm de type hoshi-mato, et sont éliminés dès qu’une flèche manque la cible. Méthode, appelée izumé, très efficace pour réduire rapidement le nombre des postulants à la victoire ! Dès que moins de dix restent en lisse, ceux qui ont atteint la cible continuent avec la même méthode izumé pour se départager, et si le temps demande d’écourter le combat, les juges ont la possibilité de diminuer encore la taille des cibles à 18cm. Les ex-æquo sont départagés par la méthode enkin consistant à tirer sur une même cible kasumi-mato de 36cm, et de classer les archers d’après la distance de leur flèche par rapport au centre de la cible. Le but est que dix archers soient classés à la fin du tournoi.

Comme ce 3 novembre est Jour de la Culture, le parc à proximité du dojo est pendant toute la journée le théâtre de nombreuses démonstrations, surtout d’arts martiaux. Il héberge aussi de nombreux petits stands offrant les habituelles spécialités de gastronomie populaire de foire (yakisoba, yakimeshi, takoyaki, yaki-imo, etc.) et bento (boite repas) de toutes sortes : très appréciable quand on doit passer une bonne partie de la journée sur le site. En ce qui concerne la culture de l’arc au Japon, il est en particulier possible d’assister à deux présentations exceptionnelles. L’une de Yabusamé, ou tir rituel à cheval, où les archers, qui sont aussi d’extraordinaires cavaliers, doivent avec trois flèches atteindre trois cibles réparties le long d’un trajet de quelques centaines de mètres qu’ils parcourent au grand galop. L’autre, événement plus rare encore, est une démonstration de tir dans la tradition Ogasawara, l’une des anciennes écoles de kyudo qui était dans le Japon d’autrefois la garante des rites, cérémonies et protocoles. Superbe démonstration, magnifiques costumes, qui nous transportent, le temps d’une cérémonie impliquant une centaine d’archers, dans un Japon d’une autre époque.

ChuO-Shinsa, examens nationaux

Si de nombreux examens de kyudo sont organisés au Japon dans toutes les préfectures, ceux concernant les plus hauts grades, à partir de Rokudan, le sont au niveau national. Ce sont les ChuO-Shinsa, dont les deux plus importants sont organisés conjointement avec des Taikai de Kyoto et de Tokyo, auxquels s’ajoutent un autre dans le Nord du Japon à Sendai, et un au sud dans le Kyushu.

Cette année à Tokyo, environs 450 candidats présentaient le Rokudan, 460 le Kyoshi, 210 le Shichidan, et 110 le Hachidan. Ces examens étaient répartis sur 3 jours les 5, 6 et 7 novembre, et demandaient un panel minimum de 20 Hanshi pour les quatre jurys d’examens travaillant en parallèle. A partir de Kyoshi (professeur) l’examen comporte quatre épreuves. Une première de tir (ichiji) où le style, la maîtrise technique et la personnalité de l’archer sont évalués. Trente candidats Kyoshi sur 460 ont passé cette étape, et ont été invités à répondre à des questions qui leur sont posées par les juges pour évaluer leur capacité à enseigner. Cette épreuve orale a été suivie d’une démonstration de Hitotsu-mato-sharei, (niji : 2ème épreuve de tir) tir de cérémonie où, au-delà de la maîtrise technique les candidats doivent exprimer beauté, élégance, harmonie et dignité du kyudo. Seulement sept candidats ont démontré les qualités requises à ce niveau, soit 1,5%, qui devront confirmer leur sélection pour le titre de Kyoshi en écrivant, dans les quinze jours, une courte thèse sur un sujet proposé par le jury.

texte et photos : © FKT, Claude Luzet, Renshi de kyudo

Recommended Posts
Contactez-nous

Vous pouvez nous laisser un message et nous vous répondrons au plus vite

Not readable? Change text. captcha txt