Voyage kyudo Japon 2015

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Rencontres de maîtres extraordinaires dans des dojo insolites

Printemps, 27è année de l’ère Heisei (2015è année de l’ère chrétienne): cinq Kyudoka d’un Dojo genevois (SDK – AKBG) parcourent le sud du Japon et vont, au travers de rencontres extraordinaires, bénéficier des liens privilégiés qu’Erick Moisy a tissés durant sa trentaine d’années de pratique du Kyudo et de tournage de documentaires sur la voie de l’arc.

  1. Présenter le film « Mato No Muko » à ses principaux protagonistes,
  2. pratiquer à la source un Kyudo bien ancré dans la tradition japonaise et
  3. savourer quelques délices du pays du soleil levant…

…constituaient les trois objectifs principaux de ce voyage (les deux premiers étant les plus officiels 😉

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1|Tournoi à Iiyama

Notre périple débute naturellement à Iiyama, petite ville de 24 000 habitants (préfecture de Nagano), dans un des plus grand Dojo municipal du Japon. C’est là qu’une vingtaine d’années plus tôt (1992), Erick a commencé à pratiquer un Kyudo directement ancré dans la tradition japonaise, sous la houlette de Furusawa Hiromu Sensei (Hanchi 8 è Dan). Erick (Renshi 6 è Dan) et Mireille (5 è Dan) y sont retournés à plusieurs reprises. Pour Christine (5 è Dan) et Cédric (4 è Dan), ce Dojo symbolise également un point d’attache important car c’est ici qu’ils ont décoché leurs premières flèches « made in Japan »  lors d’un mémorable voyage de Dojo élargi, en 2007. Pour Catherine, notre « benjamine » (2 è Dan quand même), c’est une grande première.

C’est un plaisir très particulier de (re)trouver ce Dojo en plein Embukai (tournoi), image3envahi par plusieurs centaines de pratiquants âgés de 12 à 120 ans (ou presque). Nous sommes accueillis par Hirano Sensei qui nous installe directement dans les places d’honneur, sous le Tokonoma. L’émotion, la curiosité ainsi qu’une tension supplémentaire sont palpables chez les Kyudoka : mais d’où sortent ces Gaijin (étran-gers) ?

Il est probable que certains tirs aient été un peu perturbés par cette irruption surprise de pratiquants européens, accompagnés pour ce début de voyage par une partie de leur famille (Sybrich, la maman de Christine, Néerlandaise, ainsi que Corentin et Dimitri, ses petits-enfants, des fans du Japon étant donné qu’il s’agit de leur deuxième escapade au pays du soleil levant). C’est aussi cela la pratique des arts martiaux : utiliser toute perturbation extérieure comme occasion de renforcer sa stabilité intérieure… En l’occurrence les pratiquants occidentaux ont encore un bout de chemin à faire dans ce sens, nos tirs en ayant bien manqué, de stabilité ! image4 Excepté Mireille qui se classe à une honorable 7è place, peu de Mato (cibles) ont été endommagées par nos flèches !

Mais les cerisiers sont en fleurs, les visages sont souriants, les brefs échanges dans les vestiaires pleins de compassion et de gentillesse (« Mosukashi desu ne ! » c’est difficile le Kyudo !)  le voyage commence bien ! Nous prenons la route pour un arrêt culturel au musée Hokusai d’Obuse, où le célèbre peintre a terminé sa vie, suivi d’une halte bénéfique dans un Onsen (bain thermal) surplombant une paisible plaine du Chūbu, au sein des « Alpes japonaises ».

2|Matsushiro avec Okura Sensei

« Ecole de Matsushiro » : en français dans le texte !  Si au lien du Noren (tenture ornant une porte), c’est le GPS qui avait employé des Romanji (nos lettres romaines), nous serions peut-être arrivés à l’heure à notre rendez-vous avec Okura Sensei (Kyoshi 7è Dan) dans cette ancienne école d’arts martiaux, aujourd’hui transformée en musée en plein air !image5

Au pied d’imposantes montagnes, à l’époque d’Edo, cette résidence accueillait les Daïmo (nobles) d’alors et possédait, en plus de nombreux Dojo, son école de lettres.

Une petite escapade au Combini (superette) du coin pour un ravitaillement express, et « au Budo ! ». Notre petite troupe se prépare au plus vite et pour quelques heures prend possession de ce Dojo de Kyudo dans lequel le temps s’est arrêté ; seule concession à la modernité : un extincteur discrètement posé dans un coin. Pour le reste, tout est d’époque !  Comment ne pas ressentir une émotion toute particulière en imaginant que nous lâchons nos flèches dans les pas à proprement parler des derniers Samouraïs de l’ère Meiji… Bon on va leur montrer qu’on est digne d’eux et de la voie qu’ils nous ont ouverte, il faut toucher la cible, c’est une question d’honneur !

…mais le Sensei du jour ne nous laisse pas vraiment le loisir de partir dans ce genre de nostalgie ou de fantasmes intellectuels bon teint : son surnom  c’est Kuma Sensei, (Sensei ours) ! image6 Cédric se retrouve avec un ours sautillant autour de lui: BLAM ! BLAM ! BLAM ! on sent le plancher vibrer sous nos pieds ; il vocifère « Ashi ! ashi ! » « dans les pieds ! dans les pieds ! ». Le Kyudo c’est d’abord dans le corps que ça se passe : ici et maintenant ! !

3|Kyoto, examens de Shôgô

image7Après une soirée mémorable dans une magnifique  auberge traditionnelle, cap sur l’ancienne capitale impériale. Les longues heures du voyage dans le minibus loué sont propices à de grandes discussions sur l’avenir du Kyudo en France, la compatibilité ou non d’une pédagogie japonaise avec notre bagage culturel d’Occidental moyen …le tout illustré par des essuie-glaces qui démarrent sous un soleil radieux, à la place des clignotants (satanée conduite à gauche !).

Bon, Kyoto, c’est d’abord des visites incontournables de temples d’or, d’argent, du Kiomisudera sur pilotis ainsi que le petit bijou du Shisen-do, retraite zen construite au XVII è siècle par un ancien Samouraï au service du fondateur Tokugawa Ieyasu, lassé par les vanités de ce monde et épris avant tout de beauté.

Kyoto c’est aussi se laisser envoûter par les chants des moines et les kimonos des élégantes, c’est flâner sur le chemin des philosophes ou le long de la rivière Kamo.

Pour les plus gradés d’entre-nous (Erick, Mireille et Christine), Kyoto c’est également les examens de la cour des grands, dans les halles de Miyako Messe, transformées pour l’occasion en énormes Shajo (aires de tir). image8Chaque année durant la Golden week, plusieurs centaines de Kyudoka s’y surpassent pour montrer leur plus beau Kyudo aux plus grands Sensei du Japon afin de tenter de décrocher les titres de Renshi (enseignant), Kyoshi (professeur), ainsi que les 6è, 7è et 8è Dan. La barre est très haute, la pression palpable, l’écrasante majorité n’y parviendront pas, mais tous auront vécu une expérience extrême, unique, parfois riche en surprise (à ce niveau, ce sont parfois des erreurs de débutant qui pimentent l’épreuve, comme une Kyudoka qui s’aperçoit à l’instant d‘entrer sur le Shajo qu’elle a pris par erreur les flèches de quelqu’un d’autre, et que le Tachi (groupe) de cinq tireurs se réduit tout à coup à quatre …pas vrai, Erick ?)

Rêverie de deux petits Genevois devant le Kinkaku ji, le temple d’or de Kyoto

4|Hinoshima : avec Ego Sensei

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Fin des vacances scolaires : la Grand-mère et les deux apprentis Samouraï s’envolent vers l’Europe depuis l’île artificielle de Kansai International Airport. Quant à nous nous effectuons un saut de puce Osaka-Oita pour rejoindre Kyūshū, la troisième par sa taille et la plus méridionale des quatre îles principales du Japon, considérée comme le berceau de la civilisation japonaise (merci Wikipédia !)

Là, le voyage prend une tournure extrêmement pénible : d’abord nous sommes logés dans une authentique maison de Samouraï du XIXè siècle mise à notre disposition par Tomoko (amie des Moisy) : coursives en bois, parois de papier, futons et tatamis disposé selon une harmonie à faire pâlir…

Les voisins étant tenanciers d’une boutique de Shōchū, nous sommes contraints de goûter plusieurs crus de ce breuvage typique, et, par pure politesse (on ne plaisante pas avec la politesse au Japon), d’en acheter quelques bouteilles, berlingots et autres récipients …qu’il a bien fallu boire le soir venu, en chantant et dansant afin d’oublier l’extrême dureté de nos existences ici-bas !

image10Quoi d’autre à faire dans ces contrées hostiles et inhospitalières ?  Une excursion shopping artisanat dans une microboutique sur trois étages du charmant village de Mimitsu ; des bains de sables volcaniques sur une plage du Pacifique…l’enfer, on vous dit !

Autre grand moment à Miyakonojō (préfecture de Miyazaki) au cœur d’une région bien connue des pratiquants de Kyudo pour la qualité de ses bambous, où nous avons rendez-vous avec Nagano Sensei, un des meilleurs facteur d’arc de sa génération. Accueil impeccable avec thé précieux, petits gâteaux, petits cadeaux et surtout pour Christine et Cédric : deux Take Yumi magnifiques, nos arcs, qui sont là, rien que pour nous, comme des récompenses après une dizaine d’année de pratique. image11On the road again : on remonte vers le nord, dans la direction de Nagazaki. La route emprunte des ponts entre des îles, longe des côtes, remonte pour traverser des montagnes et de verts pâturages, puis replonge vers des ports, des grues, des cargos…

Et quand enfin nous arrivons au bout du voyage, sur la minuscule île d’Hinoshima (province de Kumamoto), vite ! vite ! Il faut repartir !  …mais qui est ce Japonais, muni d’un casque improbable, qui nous presse de le suivre, qui saisit un arc d’une main, un scooter de l’autre et démarre à toute vitesse sur les lacets de la route qui monte dans la montagne, puis redescend sur une petite plage, face à une petite île couverte de verdure. Il trace une ligne dans le sable, désigne une cible artisanale, là-bas, à 200m …sur l’île !

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Ego Sensei, Hanshi 8è Dan, sur sa plage

Ego Sensei, Hanshi 8è Dan, parmi les plus grand Sensei actuel, deux fois vainqueur de la coupe de l’empereur, immortalisé par Erick dans son film « Mato no Muko » avait envie de tirer pour nous quelques flèches de bienvenue, en plein air, sur la plage !

…au fait, pourquoi fallait-il tellement se dépêcher pour assister à ce tir incroyable ?  L’île est reliée à la terre par une mince bande de sable …à marée basse seulement ! Donc si on veut récupérer les flèches autrement qu’à la nage, il faut aller plus vite que la marée !

Après cette mise en bouche, il nous invite à rejoindre son Dojo ; et là on pénètre dans un univers loin, vraiment très loin des halles impeccables de Miyako Messe à Kyoto, de l’imposant Dojo communal d’Iiyama ou du pas de tir dépouillé de l’académie militaire de Matsushiro. Nous entrons dans une sorte de cagibi, au bord de la route, à côté du cimetière, les outils de jardinage y côtoient les arcs, des tableaux, des photos sont affichées au mur (souvenir d’Amsterdam)… Mais où sont les Mato (cibles) ?  Ah ! Attendez ! …et notre Sensei de saisir une scie pour élaguer (malgré nos protestations) un cerisier dont les branches nous cachaient l’Azuchi (maison des cibles), en diagonale par rapport à la cahute, ce qui signifie qu’après avoir parcouru les trois pas réglementaires pour rejoindre la ligne de tir, l’archer doit légèrement pivoter sur la gauche pour faire face aux (deux) cibles, fichées sur le tas de sable !

Difficulté supplémentaire (les pratiquants de Kyudo adorent les difficultés !) pour les Kyudoka de taille supérieure à la moyenne japonaise,  c’est plutôt bas de plafond !  Dans ce cas, les techniques ancestrales de Kobudō s’avèrent très utiles, à condition de ne pas avoir les genoux trop sensibles !!

Un journaliste local immortalise ces moments épiques (ci-dessous), puis c’est l’heure du repas : nous sommes les hôtes de Monsieur et Madame Ego, dans la simplicité et l’authenticité de leur petite maison.

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Grand moment d’émotion lors du visionnement de Mato no Muko sur la télé familiale. C’est assez incroyable de (re)voir ces images, en étant sur place, entourés des protagonistes du film …Mais l’appel des flèches est plus fort : nous repartons vers le petit Dojo d’Ego Sensei sans avoir revu tout le film, pour bénéficier d’enseignements teintés d’une saveur très particulière. Sentiment de déjà vécu, mêlés à des sensations uniques : un petit goût d’éternité et d’immédiateté entremêlés…

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5|Beppu : avec Abe Sensei

Nous reprenons la route vers l’est et traversons de somptueux paysages volcaniques, cascades de brumes et de verdures, parsemés d’auberges et centres thermaux dans lesquels nous n’avons malheureusement pas le temps de nous arrêter (il faut en garder pour une prochaine fois). Arrivée à Beppu (préfecture d’Ōita), ville célèbre dans tout le Japon pour ses Onsen (sources chaudes) : on en trouve plusieurs milliers dans la ville sur laquelle planent en permanence fumées, vapeurs et autres émanations soufrées.

C’est là que nous retrouvons Abe Sensei (Kyoshi 8è Dan), à la sortie de l’école où il enseigne ; il nous emmène directement chez un cousin à lui, qui, par un heureux hasard, est gantier de Kyudo. Dans sa microscopique boutique, nos gants subissent une inspection et un service d’entretien en règles. Il faut dire que le bonhomme connait son métier : cela fait juste 49 générations que le savoir-faire s’accumule dans la famille ! Rapide calcul : oui cela fait plus de mille ans que sa famille équipe les archers japonais !  Inutile de préciser que son carnet de commande est rempli pour plusieurs années !

Puis, il suffit de traverser la rue pour accéder au Dojo …à nouveau dans un endroit improbable, inimaginable ! Au fond du petit hangar à voiture, il faut prendre le petit escalier qui tourne et monte au premier étage ;  est-ce une terrasse pour étendre la lessive ?  ça pourrait y ressembler un peu, mais …tiens un Tatami ici …Ah !? Cette calligraphie, cet arc ancien ici (son jumeau est exposé derrière une vitrine du musée d’ethnographie de Genève), un Tokonoma ! ça y est, c’est bien là : nous allons pratiquer à 28 mètres, dans un Dojo traditionnel, au centre de cette ville de 125 000 habitants…

image15Le tir d’Abe Sensei, également vainqueur de la coupe de l’empereur, est impres-sionnant de stabilité, tout en exprimant une grande sensibilité ; son enseignement est également, très expressif et apaisant. En sa présence nous expérimentons des tirs et décochons des flèches dans une ambiance très particulière : un enfant fait ses gammes de piano dans la maison d’à côté, d’autres jouent dans une cour de récréation pas loin, un carillon un peu kitch d’une église chrétienne appelle à la prière sur la mélodie de l’ode à la joie (9è de Beethoven)…image16

Et après l’effort : le réconfort ! Direction les Onsen les plus beaux de la ville, pour y savourer une détente bien méritée …mais qui a dit que l’enseignement d’un Maître s’arrêtait après l’entrainement ?  Ici, en plein air, nus dans une eau chauffée par un magma qui n’est jamais très loin au Japon, nous voyons Abe Sensei reprendre quelques étapes du Hassetsu (enchaînement qui construit le tir) : Torikake, Uchiokochi, Hikiwake… à chaque étape il montre la parfaite décontraction de ses mains, condition sine qua non d’un tir souple et précis.

En cet instant, une phrase lue dans un ouvrage d’un autre Maître, le Genevois Pascal Krieger nous revient en mémoire avec une clarté aussi limpide que l’eau dans laquelle nous baignons : le monde est son Dojo, le monde est notre Dojo.

Les trois jours inoubliables en compagnie d’Abe Sensei passent vite, beaucoup trop vite !  Pour ne pas faire trop cliché nous ne nous appesantirons pas sur le magnifique lever de soleil sur la baie de Beppu, le jour de notre départ, direction le « ventre du Japon », l’incroyable Osaka où quelques petits soucis logistiques perturbent un peu la fin du voyage (pas facile de traverser Osaka pour se rendre à Kansai Airport à cinq heures du mat’, munis d’une douzaine d’arcs amoureusement – et très massivement – emballés par nos amis de Beppu).

C’est déjà fini ?  Rien n’est moins sûr !  D’abord parce que des enseignements tels que nous en avons reçus durant ce séjour d’à peine trois semaines, nourrissent des mois voire des années de pratique. Ensuite, partant du principe que les bonnes choses sont encore meilleures quand on les partage, il n’est pas impossible qu’un jour, si les conditions s’y prêtent, qu’Erick Sensei décide de tenter une fois de plus l’expérience d’une immersion de petits pratiquants occidentaux dans cette grande source, vivifiante et inspirante, qu’est le Kyudo pratiqué au Japon.

 

À suivre !

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